Regard de praticien — coup de gueule - Guillaume Gardet, avocat
Il existe en France une juridiction qui siège sept jours sur sept, qui ne délibère jamais plus de quelques secondes — le temps d'un scroll — qui ne connaît ni la présomption d'innocence ni le contradictoire, et dont les arrêts tiennent en 280 caractères. Elle n'a pas de nom officiel. On l'appelle parfois « les réseaux », parfois « l'opinion », et elle a rendu, cette semaine encore, un arrêt sévère contre un chef cuisinier. Le seul problème, c'est que le juge d'instruction, lui, n'était pas d'accord.
Un an de couverture médiatique, six ex-compagnes entendues, trente-six heures de garde à vue levées le mardi 4 août 2026 au soir, une présentation devant un juge d'instruction dès le lendemain matin, mercredi 5 août 2026, filmée en direct par tous les journaux du pays : on nous promettait la mise en examen du siècle. Le juge, qui a eu l'outrecuidance de lire le dossier avant de statuer, a placé l'intéressé sous le statut — nettement moins photogénique — de témoin assisté. Rien n'est figé, l'instruction se poursuit, et personne ne prétend ici que les plaintes n'existent pas ou que les faits dénoncés sont anodins. Mais entre le tsunami d'indignation programmée et la réalité procédurale d'aujourd'hui, il y a un monde. Et ce monde, c'est très exactement l'espace que le droit pénal appelle la charge de la preuve — un concept qui a manifestement moins d'abonnés que les comptes qui l'ignorent.
Il y a dix ans, un ancien directeur du FMI comparaissait à Lille, en février 2015, pour proxénétisme aggravé, affaire dite du « Carlton », dans un climat où sa culpabilité semblait acquise avant même l'ouverture des débats. Le tribunal l'a relaxé purement et simplement le 12 juin 2015, sur réquisition du parquet lui-même, dans un jugement au passage sévère envers la qualité de l'instruction. Quatorze prévenus, un seul condamné. Le feuilleton politico-judiciaire, ouvert dès 2011, avait occupé les plateaux pendant des mois ; le jugement, lui, a occupé une brève.
En septembre 2022, un député écologiste est publiquement désigné, sur les réseaux sociaux et par sa propre famille politique, comme auteur de violences psychologiques sur son ex-compagne. Sommé de démissionner de toutes ses fonctions dans les jours qui suivent, il perd son parti, sa fonction, sa réputation — le tout avant qu'aucune enquête n'ait rendu ses conclusions. Il faudra attendre le 30 janvier 2025 pour que le parquet de Paris classe l'affaire sans suite, faute d'infraction caractérisée, décision rendue publique le 20 février 2025. Deux ans et demi de purgatoire public pour un dossier qui n'aura jamais atteint le seuil du délit. Le garde des Sceaux de l'époque parlera, non sans un certain courage, d'une « justice de droit privé » en train de se substituer à la justice tout court. On ne saurait mieux dire — même venant d'un ministre, ce qui n'est pas rien.
Et puis quoi, ce ne serait pas comme si le phénomène était nouveau, comme si les réseaux sociaux avaient inventé le lynchage préventif à eux tout seuls. L'affaire d'Outreau, dont les mises en cause remontent à 2001, rappelle que l'emballement collectif n'a pas attendu Twitter pour dévaster des vies : treize personnes définitivement acquittées entre le procès de Saint-Omer en 2004 et l'arrêt de la cour d'appel de Paris du 1er décembre 2005, certaines après trois ans de détention, dans un dossier où l'instruction elle-même avait fini par emprunter le rythme et la certitude de la rumeur. Ce n'était pas un fait divers relayé par des inconnus sur un écran ; c'était une institution tout entière, censée incarner la mesure et le temps long, qui s'est mise à galoper plus vite que les faits. Alors non, la meute n'a rien inventé — elle a juste trouvé un mégaphone plus puissant et un temps de trajet plus court entre l'accusation et l'exécution.
Car c'est bien là le comble du procédé : ce tribunal des réseaux qui prétend défendre les victimes est précisément ce qui leur nuit le plus. Une parole instrumentalisée en spectacle avant d'être établie en preuve, c'est une parole qu'un avocat de la défense n'aura ensuite aucun mal à fragiliser devant une juridiction — la disproportion entre l'emballement et le dossier réel devenant, à elle seule, un argument. Chaque classement sans suite obtenu dans ce climat de foire d'empoigne nourrit un peu plus l'antienne du « on accuse à tort », qui profite à tous les vrais coupables des dossiers suivants. Pendant ce temps, les charognards du fil d'actualité, eux, n'ont rien à perdre : ils passent au sujet suivant sans un mot d'excuse, auréolés d'un engagement de façade, pendant que la victime — la vraie — se retrouve avec un dossier fragilisé, une vie disséquée en place publique, et pour tout viatique la satisfaction d'avoir fait un excellent contenu. Le stress, l'anxiété, l'exposition permanente ne sont pas un dommage collatéral tolérable de la lutte contre les violences : ils en sont, à ce rythme, l'un des meilleurs fossoyeurs.
Le procès sur la place publique a un avantage indéniable sur le procès pénal : il est instantané, il ne coûte rien, et il ne requiert ni preuve, ni contradictoire, ni ce fâcheux respect des droits de la défense qui ralentit tant les choses. Il a aussi un inconvénient — mineur, sans doute, pour qui n'y est pas soumis : il se trompe souvent, et il ne revient jamais sur son verdict, même quand la justice, elle, blanchit. Personne n'a jamais vu un compte Twitter présenter ses excuses après un non-lieu.
Rien de tout cela ne signifie qu'il faille cesser de parler, de dénoncer, d'alerter — ce serait renoncer à toute la fonction utile qu'a eue la libération de la parole ces dernières années. Cela signifie simplement qu'entre l'alerte et la sentence, il existe un mot que la procédure pénale prend très au sérieux et que l'époque, elle, trouve terriblement ennuyeux : l'instruction. Un mot qu'il serait peut-être temps de remettre au goût du jour, avant le prochain hashtag.
Tribune rédigée à titre personnel, à partir de faits publics et de décisions de justice rendues publiques (état des sources au 5 août 2026). Elle ne constitue pas une consultation juridique et ne préjuge d'aucune procédure en cours.