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GUILLAUME GARDET
Avocat médiateur - Docteur en droit

Le Cabinet Guillaume GARDET est un cabinet d'avocat de tradition généraliste implanté à Lyon dans le Rhône, en Région Rhône-Alpes.

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24 heures d'un avocat de permanence : voyage au bout de la nuit

Aujourd'hui
Une nuit de garde à vue vécue de l'intérieur : coups de fil, couloirs, café infect, silences tactiques et couperet du matin — la vie d'un avocat de permanence, façon Céline.

24 heures dans la vie d'un avocat de permanence — voyage au bout de la nuit de permanence

Chronique librement inspirée de la réalité du terrain — toute ressemblance avec une garde à vue vécue ne serait probablement pas complètement fortuite.

22h47 — Le coup de fil


Ah la belle vie qu'on s'était juré, à vingt ans, dans les amphis. La Justice. Le Droit. La Défense. Et puis voilà. Une fourchette qui n'atteint jamais l'assiette. Un téléphone qui sonne toujours au pire moment. Comme s'il nous épiait par la fenêtre, le bougre.

"Bonsoir Confrère, t'es dispo ?" Dispo... Le mot est joli. On est toujours dispo dans ce métier. "Je t'appelle pour un gardé à vue, ça s'appelle XXXXX..." Un nom. Une carte qu'on retourne dans le noir. On ne sait rien du visage, rien de l'histoire. On sait juste qu'il va falloir y aller. "On lui reproche..." Peu importe quoi. On l'apprendra sur place, dans le couloir qui sent la peinture officielle. "Commissariat du 1er, ou Lyon 8, ou gendarmerie de..." Jamais à un kilomètre près, la misère. "Merde, encore un double appel, à plus, j'te laisse..." Et voilà. La ligne coupe. Sèche, nette. Plus le temps pour rien. Sauf pour la nuit, elle, qui a tout son temps. La garce.

Le dîner attendra. Il attendra toujours, ce pauvre dîner. Plat unique recyclé : petit-déjeuner, déjeuner, ou souvenir. On se lève. La veste, sur la chaise depuis le matin — fidèle, elle ne pose pas de questions. Le dossier vide sous le bras, prêt à se remplir. Et on sort affronter la rue.

La rue, la nuit, c'est un désert. Plus personne, sauf ceux que le malheur a convoqués comme nous. Et toujours, mystérieusement, aux abords du commissariat, un problème de stationnement. Comme si la misère humaine avait aussi le mauvais goût de vous priver d'une place de parking.

23h20 — L'antichambre, et vive l'attente !


Accueil au poste. Tout un art, ça. Le sourire, calibré. Selon l'heure. Selon le ras-le-bol du service. Ni chaud ni froid. La Suisse, quoi. Sans le chocolat. "Vous êtes là pour qui ?" Question métaphysique. Le nom, griffonné en vitesse. On dirait un médium en transe. On tend sa carte. Sans trop l'air de mendier.

Et l'attente ! Ah, l'attente... La vraie matière du métier, celle-là. On ne l'enseigne nulle part. On la tait, même, dans les plaquettes. On attend l'OPJ, "un truc" à finir. On attend la salle. On attend la clé, introuvable, comme par principe. Alors on s'invente des talents. Les mails relus trois fois. Le dossier feuilleté sans rien comprendre. Le mur, fixé comme une toile de maître. Et, parfois, miracle : quelques minutes de sommeil sur une chaise dure comme la loi.

23h52 — L'entretien de trente minutes


Trente minutes, dit la loi. Sur le papier. Dans les faits, une poche de temps qui n'obéit plus à aucune géométrie connue, un espace tordu où la physique a fini par déposer son préavis. Certains entretiens durent quatre minutes : le client nie tout, on valide le silence, on ressort, presque déçu d'avoir eu le temps de s'asseoir. D'autres durent l'éternité du format autorisé, façon trou noir administratif dont même la lumière ne ressort pas indemne. Et on en émerge hagard, sans savoir comment la conversation a viré vers la théorie du complot, le custom d'une voiture de course, ou une brouille de famille de 2003.

Le grand art : ramener, avec la patience d'un jardinier taillant ses haies sous la pluie, la discussion vers ce qui compte. Les faits. Les droits. La stratégie. Le client, lui, préfère raconter sa vie. Son voisin. Son patron. Et, accessoirement, quelque part entre le chapitre 4 et le chapitre 12 du roman qu'il nous livre sans notes, l'infraction qu'on lui reproche. Détail mineur, apparemment.

00h30 — Et on cause, et on cause...


Face à l'OPJ. La salle : néon qui grésille, comme s'il hésitait lui-même. Affiche défraîchie. Chaise qui grince, pile au mauvais moment. Rien pour la sérénité. Rien pour le dos non plus. Le clavier claque, sec. La machine à café ronronne, au loin, comme un vieux moteur fatigué. Le procès-verbal avance, phrase par phrase. Une thèse qu'on écrirait à deux, une lettre à la fois.

L'avocat, lui, joue au chirurgien. Rien dire pendant vingt minutes. Un silence épais, presque vivant. Puis, une phrase, une seule, au bon moment. Un tireur embusqué de la procédure pénale. L'arme : "je souhaite qu'il soit consigné que...", dit comme on commande un café sans sucre. Et ça suffit. Un soupir de l'OPJ. Une frappe soudain plus rageuse.

1h47 — Le distributeur, notre seul ami

Le client repart en cellule. Un dernier regard. Entre le merci qu'on n'ose pas et le "ça va aller ?" qu'on n'ose pas non plus. On dit oui. Toujours. Avec l'aplomb de celui qui n'en sait rien. L'avocat, lui, part en chasse. Un distributeur. Un café, peut-être, hypothèse optimiste. Pas juste de l'eau tiède au goût de carton. Trois pièces avalées. Un gobelet qui tremble. Et cette certitude, fausse sans doute : la machine d'à côté, elle, est meilleure. Dogme absolu de la profession.

Dans le couloir, un confrère. Une autre affaire. On le reconnaît à sa démarche de somnambule. Son dossier serré comme une bouée. Un regard suffit. "Toi aussi." "Eh oui." "Quelle vie on a choisie." On ne se plaint jamais tout haut. Ce serait indécent. La dignité stoïque, proportionnelle aux heures sans sommeil. Inversement proportionnelle, hélas, au café ingéré.

2h10 — Le grand écart lyonnais


Une garde à vue n'arrive jamais seule. Les emmerdements se ramassent en bouquet. Le téléphone resonne. Nouveau dossier, nouveau commissariat. Parfois deux étages plus bas — presque des vacances. Parfois l'autre bout de la ville, un commissariat jamais vu, dont on découvre le parking et la sonnette qui ne sonne pas. Nuit ou plein jour, aucune importance.

Et puis il y a le client qui, entre la demande et l'arrivée de l'avocat, a changé d'avis. "Non non, finalement c'est bon, j'veux plus." Trajet pour rien ? Pas tout à fait, l'entretien reste dû, ne serait-ce que pour acter le renoncement. La paperasse, elle, ne renonce jamais.

Et la cerise : le coordinateur, submergé d'appels, mélange les dossiers. "T'es sur le vol avec violence ou sur l'outrage ?" Bonne question. On rappelle, on recoupe, on reconstitue le puzzle — une garde à vue dans la garde à vue, sauf que celle-là, personne ne pense à vous en notifier les droits.

3h15 — Le rappel surprise


"Ouais, t'es réveillé ? T'es là ? Putain, ils veulent refaire une audition en urgence, ça fait quatre fois qu'ils me rappellent... vas-y vite... j'ai encore d'autres appels, à plus." Court. Efficace. On ne lui en veut jamais, au coordinateur. On sait ce que c'est, pour l'avoir été soi-même, d'encaisser tous les appels de la nuit. Personne ne choisit rien dans cette histoire. On subit, chacun son tour.

Deux questions. À 3h15 du matin. On aurait aimé un point de droit fondamental. C'est le plus souvent une date de naissance déjà présente trois fois dans le dossier. On y retourne. Vingt minutes de silence pour deux questions qui tenaient en un simple ajout au procès-verbal. On ne dit rien. On garde le "rien" pour soi.

5h02 — L'heure où tout se détraque


Le corps ne sait plus. Faim ? Sommeil ? Juste une chaise moins dure, peut-être. L'esprit, lui, galope. Classement. Rappel à la loi. Alternative aux poursuites. Ou déferrement — le mot qui, à cette heure, sonne comme "audit fiscal". Comme "réunion à 8h". On refait le dossier, dans sa tête. On anticipe. On prépare déjà la C.I., au cas où. Et au cas où, à cette heure du monde, c'est toujours la conclusion la plus probable.

7h30 — Plus un bruit


Plus rien. Aucune nouvelle. Une torture, ça, bien à elle. Feutrée. Sournoise. Efficace quand même. On nous a oubliés ? Le dossier part au parquet sans un mot ? Le client sort-il pile au moment où l'on ferme l'œil, vingt minutes, sur la banquette de la voiture ?

On rappelle. Quelqu'un d'autre décroche. Pas là la veille, celui-là. "Pas l'info." Formule magique. Ça ferme la conversation comme une porte blindée. La relève d'équipe, tiens. Rien ne survit à un changement de service. Il existe sûrement, quelque part, un logiciel pour ça. Théoriquement. En pratique : "aucune idée". Deux mots. Toute la mémoire institutionnelle d'un commissariat.

10h15 — Le couperet


La décision tombe. Enfin. Comme tombent les couperets, sans prévenir. Défèrement, ou pas. Non : soulagement. Teinté quand même — rien n'est jamais tout à fait fini. Oui : direction le petit dépôt. Sans transition. Sans douche. La chemise de la veille, collée au dos. On salue le distributeur, au passage. Presque un ami, celui-là, à force.

12h30 — Et on recommence


Le client sort. Ou il est présenté. Ou il repart avec une convocation. Chaque issue, sa tension propre. Aucune ne fait "happy end". Un point provisoire, tout au plus. Avant une autre juridiction. On rentre. Un visage dans le miroir, qu'on reconnaît à moitié. "Plus jamais ça." On se le dit, avec la régularité d'une garde à vue mentale. Jusqu'au prochain appel. Sous la douche, sans doute. Shampoing dans les cheveux. Yeux fermés. Le hasard, en matière de commission d'office, a le sens de l'humour militaire. Il ne nous a jamais raté une seule fois.

 
Ce texte est une chronique à ton propre humour, sans prétention scientifique ni statistique — juste le résumé sincère de ce que vivent celles et ceux qui décrochent le téléphone la nuit pour défendre quelqu'un qu'ils n'ont jamais vu.

Merci  de ton aide Claude !